Le tournant déjà subrepticement amorcé dans le précédent album (Magma) se voit désormais ici consolidé, affirmé sinon même revendiqué : la puissance - ô combien - émane d'abord de la force des mélodies et des accords, de la symbiose entre les partitions de tous les instruments et du corps qu'ils forment en un tout indivisible, de la façon d'en jouer et surtout de les harmoniser - avec d'autant plus d'inspiration qu'elle est lucide - et non de l'entêtement obtus à vouloir toujours surenchérir dans le volume sonore, les circonvolutions hystérisantes des riffs jusqu'à l'abstraction inaudible - quand bien même d'évidence, émanant de très grands instrumentistes - et les vociférations gothiques et autre vocalises gutturales. Mieux : un titre est d'autant plus tempétueux et fascinant - emportant tout, hommes et âmes - qu'il est aussi fait de plages oniriques, introspectives, majestueuses, qui permettent de facto de ne replonger que mieux dans le chaudron des Passions. D'aucun parleraient - du moins dans ceux objectifs et adultes - d'un album repère marquant ce qui est communément appelée "la maturité", c’est-à-dire une maîtrise de ce qui est produit. Or Gojira a toujours maitrisé son Art : chacun de ses musiciens est un virtuose. Aussi bien "non" : il convient plutôt ici de parler de l'acquisition d'un savoir : d'abord avoir donc su faire sien le théorème de Nietzsche "Le mieux est l'ennemi du bien", mais aussi dans le même temps, que la plus haute maestria technique (qu'elle soit rythmique comme guitaristique) se doit de servir une mélodie, un story-telling, une mémoire, une adhésion - pour que l'auditeur fasse sien l'univers offert jusqu'à peu ou prou s'y identifier - non démontrer un savoir-faire certes donc hors-norme, mais in fine, qui donne d'abord à voir/écouter un défouloir qui devient sinon est fondamentalement sectaire, en ce sens qu'il exclu le plus grand nombre et non l'invite, l'accueille et l’intègre. C'est bien pourquoi "Fortitude" incarne autant l'évolution d'un groupe devenu adulte qu'il traduit le deuil qui l'a frappé avant et pendant sa confection : pleurer et souffrir, ne plus être capable du Dire dans le silence le plus abyssal, est d'une force aussi inextinguible qu'un hurlement. Et lorsqu'on est capable d'alterner les deux avec discernement - comme un homme doué de raison et de créativité et non comme un Minotaure qui ne connaît que la peur et la bestialité pour exister et remplir sa fonction - on obtient alors un véritable très grand album. D'autant plus là encore, qu'il est logiquement protéiformes, multiple, et non pas linéaire et encore moins basique : travaillé, recherché, fouillé, ausculté, pour aller au plus vrai des émotions et des idées éprouvées et trouvées par Gojira dans cette phase et de leurs existences et de celle du groupe, à l'aulne de la mort qui a frappé dans leur entourage. Aussi bien l'album est-il quelque chose comme un autoportrait à ce moment T" : la peine donc et son corollaire : hiérarchiser ses priorités, savoir ce qui compte vraiment, ce qui essentiel de ce qui est superflu, etc... D'où le fait de ressentir autant l'émotionnel (l’affliction de "The Chant", l'espoir d' "Another World", fut-il désabusé), que le revendicatif ("Amazonia") etc... C'est ici qu'il faut comprendre la logique de l'album : Il faut une très grande force de caractère et d'humanité pour parvenir à la fois à ce degré de réussite après la violence de cette douleur sans nom - car même si Joe parle de disque "joyeux" après la mort de sa mère, le fait même de revendiquer, par exemple, la désobéissance civile, est l'aveu même d'une étape du deuil : la colère ; celle due à la peine de la perte - et en même temps, être capable de réaliser un album multi-dimensionnel mais d'une intégrité et d'une cohérence fond/forme parfaitement logique ; et pour cause : le premier est la source directe de la seconde. Limpide. Comme toute les grandes oeuvres et découvertes. Maintenant, il revient à chacun(e) d'être juste capable d'entendre, ou non. @filmviewer8 : propos hors-sujet et obtus ; j'ai dit et redit ici combien ce type de musiciens etait de l'ordre du virtuose. Ce n'est pas la question mais celle de faire la musique intense sinon "extrême" et non pas vitupérante vociférante et hurlante jusqu'à l'aliénation, enfermé dans l'entêtement radical de ses positions puériles. Il vient un moment où il faut savoir grandir. Murissez et on verra ce que ça donne.