Retour aux sources pour connaisseurs
La sortie d’un nouveau Pink Floyd officiel en 2014 est aussi réjouissante qu'insolite tant le précédent opus commençait à dater (20 ans déjà depuis Division Bell). Toutefois, on connait trop bien l'histoire du groupe et son parcours pour le moins chaotique sur la fin pour savoir que David Gilmour, bien que légitime dans son rôle de seul maître à bord suite à ses engueulades légendaires avec Waters, a parfois un bien curieux instinct pour prendre des décisions.
Ainsi, il est admirable de le voir lui et Mason vouloir rendre hommage au mésestimé Rick Wright disparu en 2009, tel était leur objectif initial. Mais cet album étant aussi présenté comme le dernier, son goût de testament fait attendre une dimension supplémentaire à ce goût posthume… une substance particulière laquelle fait défaut dès la 1ère écoute. The Endless River, bien qu’agréable à écouter, semble avoir du mal à s’élever au rang de véritable album de Pink Floyd. La quasi absence de chant ?, la noirceur d’un Waters, lequel n’a logiquement pas été convié ?,peut-être aussi… c’est autre chose d’indéfinissable. Peut-être tout simplement la légitimité qu’ont ces morceaux à figurer sur un album studio du groupe 20 après… qu’on en ai pas voulu sur Division Bell, puisque c'est bien de là dont vient l'essentiel du matériel de ce nouvel opus.
Voilà ce que l'on pourrait penser de prime abord... Mais cela serait sans compter l'âge déjà avancé de protagonistes qui n'ont strictement plus rien à prouver et à qui on aurait volontiers jeté des cailloux si ils avaient balancé aux oreilles du monde une nouvelle galette mainstream flanquées de 3 singles pour passer sur la FM; considérer aussi qu'ayant commis le 2ème album le plus vendu de tous les temps après Thriller... ils ont simplement voulu se faire plaisir sans pondre à nouveau un chef d'oeuvre. Or, Gilmour est connu pour prendre la tangente avec intelligence et l'a déjà prouvé en 86 en remontant le Floyd sans Waters. Cette stratégie oblique est palpable en visionnant les fichiers vidéos bruts de décoffrage qui accompagnent la version deluxe dématérialisée laissant apparaître 3 types rescapés d'une saga légendaire se remettre à simplement triper, bidouiller, créer, enregistrer ensemble après leur scission fracassante avec Waters dans les studios de Britannia Row ou sur lapéniche Astoria de Gilmour. Là, on commence à comprendre le sens du disque. Ainsi, si on considère bassement le Floyd sous l'unique et réducteur angle des deux mastodontes Dark Side et The Wall, il est évident qu'on sera loin d'avoir tous les codes d'accès pour faire décoller le fabuleux vaisseau que The Endless River, en définitive, se révèle être au fil des écoutes. Son producteur Phil Manzanera s'est pointé devant Gilmour après avoir dérushé 20 heures de bandes des sessions d’enregistrement de Division Bell en proclamant «Voici tout ce que vous avez fait en 50 ans, il y a tout là dedans ». On comprend mieux dès lors l'objectif de ce disque qui s'appelait initialement The Big Spliff et qui n'avait pas pu être sorti juste après Division Bell pour cause de tournée mondiale trop prenante : revenir aux sources. Il faut non seulement connaître et avoir compris l'essence d'un Saucerful of Secrets, d'un Meddle, du concert à Pompéi pour vraiment apprécier The Endless River. Certains sons, certains arrangements sont directement issus du Floyd expérimental et défricheur d'avant Dark Side...du Floyd des puristes. Détail intéressant, pour s'en convaincre, les 3 membres du groupe ont organisé cette semaine même une soirée de lancement et d'écoute de l'album dans une salle londonienne... éclairée avec les mêmes techniques initiales et par le même éclairagiste qui faisait joujou avec des gélatines colorées à la fin des années 60 au club UFO lors des dantesques prestations du groupe pour plonger les spectateurs dans les dédales de leurs trips acidifiés... histoire de boucler la boucle et de rendre non seulement hommage à Wright mais bien à l'ensemble de leur histoire... jusqu'à l'autre membre disparu dugroupe: l'originel et fondateur Syd Barrett.
Alors,il est nécessaire d’appréhender ce disque non pas comme un vrai album mais plutôt comme un jouissif recueil de chutes de studio…avec ses imperfections et ses travers. Le manque de décollage, que même un maquillage haut de gamme ne semble pas, de prime abord parvenir à masquer, révèle en fait des chemins somptueux sur lesquels seuls les vrais connaisseurs du Floyd peuvent s'aventurer. Il est ainsi particulièrement tripant d'entendre la gratte de Gilmour torturée à ce point comme si il avait décidé de mélangerle jeu déstructuré et satellisé de Barrett et son jeu ultra léché et mélodique, de réentendre Wright s'abandonner dans des harmonies complexes et étirées qu'il n'avait pas commis depuis Pompéi, créativement castré depuis (et même viré du groupe par Waters pendant les sessions de Wall). Même certaines parties de batterie de Mason nous ramènent directement 45 ans plus tôt lorsque celui-ci n'était pas encore que le seul accompagnateur binaire qu'il est devenu au fil des disques. The Endless River apparait vite comme un échappatoire à la logique commerciale et coercitive dans laquelle de trop nombreux groupes se perdent tant les musiciens se plaisent ici à revenir en arrière pour faire l'exacte inverse de ce qu'on attendait d'eux. Enfin, le traitement sonore de l'ensemble façon « rouvrons le coffre à bruitages et faisons avec les outils d'aujourd'hui » est au point stupéfiant (double sens...) que ce nouveau disque rappelle sans aucun doute les plus belles heures psychédéliques du Floyd.
Et voici comment un des plus grands groupes de l'histoire à commencé...et comment il s'achève. Il n'y a pas de plus belle sortie que de n'en faire qu'à sa tête.